Quelques conseils de lecture

Les éditions Gallimard viennent de publier récemment, dans un tirage spécial, les œuvres principales de Jean Giono (La Pléiade) et de ressortir la traduction de Pierre ou les ambiguïtés, d’Herman Melville (L’Imaginaire). L’occasion de rappeler à notre souvenir le grand écrivain américain, dont Giono a écrit une biographie romancée (Pour saluer Melville). Melville, c’est avant tout un livre de la littérature mondiale (au sens de Goethe), Moby Dick ou la lutte de l’homme et de la nature, parfois bien cruelle et qui se venge de l’ « hubris » de l’homme, de sa démesure orgueilleuse, Moby Dick ou le covid-19, le cachalot d’aujourd’hui.

Nous ne pouvons que conseiller la lecture de ce livre à ceux qui ne l’auraient pas lu.

 

Le dernier hiver du Cid, de Jérôme GARCIN

C’est le bâtonnier Bernard Leroy, par ailleurs grand lecteur, qui nous a conseillé ce livre. Il raconte les quatre derniers mois de Gérard Philipe, mort (dans son sommeil ?) le 25 novembre 1959. Accompagné de sa femme Anne, l’acteur fut admis, sous un faux nom, le 5 novembre 1959, à la clinique Violet, dans le quinzième arrondissement de Paris, pour être opéré d’un abcès amibien au foie. En réalité, le chirurgien découvrit que l’acteur était atteint d’une forme très rare de cancer et qu’il lui restait quinze jours à vivre. Sa femme décida de lui cacher la vérité et le comédien retourna chez lui, se croyant guéri et plein de projets. Anne le trouva mort dans son lit le matin du 25 novembre.

Nous n’avons lu que quelques livres de Jérôme Garcin mais celui-ci nous a paru le mieux réussi : style élégant, émotion sans grandiloquence, évocation réussie d’une période glorieuse du cinéma et du théâtre français de l’après-guerre, portraits de Jean Vilar (TNP) et de René Clair, qui firent jouer Gérard Philipe à maintes reprises.

« Là- haut, l’église Notre-Dame-de-l’Assomption sonne le glas. Pas d’épitaphe sur la pierre tombale, simple et blanche comme une borne, où sont gravés, en lettres maigres, les repères, que le temps effacera, d’une vie brève : « Gérard Philipe, 4 décembre 1922-25 novembre 1959 ». Pas non plus de discours, pas de condoléances, pas de musique, ni les violons de Mozart ni les trompettes avignonnaises de Maurice Jarre. Aucun protocole. Mais cette sidération, juste après un tremblement de terre, quand la nature est hébétée et que le sol craquelé grince encore » (p. 187).

En ces temps moroses, une sublimation de l’émotion.

 

Désir, de Philippe SOLLERS

Pour amateurs de Philippe Sollers, serait-on tenté d’écrire, tant sa manière, dans ses derniers livres, est bien caractérisée. Ni un roman, ni un essai, plutôt une flânerie dans deux siècles d’histoire de la pensée, une confrontation ironique des idées à la mode pendant cette période.

« La porte à côté, aux Enfers, erre maintenant l’ombre de la courageuse Femen qui s’est dépoitraillée des centaines de fois devant des policiers médusés. Elle a fini par quitter son organisation révolutionnaire, pour faire de la peinture para-religieuse, et elle s’est pendue. Il paraît qu’un collectionneur d’Arabie saoudite a acheté non pas les toiles très moches de la pauvre fille, mais, pour un million de dollars, la corde qui l’a expédiée chez le Diable. Le Spectacle a ses martyres tatouées aux seins de glace. La pendue était ukrainienne, mais une autre se sacrifiera. A moins que ne l’emporte la voilure d’Allah, à l’usure » (p.57).

Le point de départ du livre est la vie du philosophe Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dont l’auteur se dit l’avatar (au sens propre), initié aux mystères de la secte des Illuminés. Vérification faite (nous avouons que nous ne connaissions pas Saint-Martin), ce philosophe a bien existé et écrit les ouvrages que lui prête Philippe Sollers. Sa pensée est parfois qualifiée d’inintelligible, comme celle de la plupart des mystiques. Que cela ne vous rebute pas, c’est du Sollers, brillant comme un diamant.

 

L’avenir des simples, de Jean ROUAUD

On connaît Jean Rouaud, ancien Prix Goncourt pour Les champs d’honneur ; nous avions pris beaucoup de plaisir à la lecture de son avant-dernier livre, Kiosque. Il s’agit ici d’un pamphlet écologisto-gauchiste. Sans  entrer dans le détail, nous partageons certaines de ses idées, d’autres non. Ainsi ne sommes-nous pas « végans » et apprécions, de temps à autre, un chateaubriand bleu béarnaise. Nous avouons avoir souri quand il écrit que « cette idée que l’ingestion de viande conférerait la puissance de l’animal est un malentendu qui remonte loin. C’est, via la domestication- c’est-à-dire l’asservissement de l’animal qui figurait jadis dans le panthéon du paléolithique supérieur et qu’on abaisse, qu’on humilie délibérément -, l’affirmation du pouvoir de l’homme sur ceux qui le narguaient quand il grelottait dans un  climat polaire au milieu des grands mammifères » (p.90) et qu’il n’est pas innocent qu’on ait « placé en tête de la hiérarchie animale le lion, un carnassier, quand le seul à n’avoir pas de prédateur, c’est l’éléphant, parfaitement herbivore » (p.90) (selon Michel Pastoureau, initialement, c’était l’ours le roi des animaux dans nos régions, détrôné pour des raisons ressortissant à la religion). On constate, à la lecture, que les positions écologiques et réactionnaires (d’un point de vue sociologique) coïncident parfois. Il nous semble également  injuste envers Descartes (p. 50) lorsqu’il résume sa pensée à la théorie des animaux-machines : Descartes, c’est avant tout les Méditations métaphysiques et la révolution philosophique qu’elles ont entraînée.

En revanche, la crise sanitaire récente et son apparence dans les media nous font a priori approuver l’idée que « les experts sont de simples poteaux indicateurs du pouvoir » (p.161). Autre passage méritant d’être souligné : « Qu’il n’y ait qu’un seul mot pour dire le temps qu’il fait et le temps qui passe dit bien à quel point nous avons intégré que les deux allaient de pair. Que l’un n’allait pas sans l’autre. Ce qui nourrit peut-être cette nostalgie d’une existence provinciale et rurale. Et peut-être que l’invention du libéralisme par les Anglo-Saxons ne tient qu’à cet emploi des deux termes, time et weather, qui dissocie le temps qui passe de la contrainte du temps qu’il fait. Qui le libère, l’exonère du monde tel qu’il est, rendu à une simple virtualité, à une variable d’ajustement des marchés. (…) Si le temps qui court c’est de l’argent, alors le temps qu’il fait est un exercice de patience et partant de pauvreté » (p.170). De la philosophie analytique à la Ruwen Ogien ?

Ce livre, écrit avec le brio du style de Jean Rouaud, a le mérite de faire réfléchir et d’affiner sa propre pensée.

 

Chanson bretonne (suivi de L’enfant et la guerre), de J. M. G. LE CLEZIO

Nous n’avions pas tellement apprécié l’avant-dernier livre de Le Clezio. Celui-ci, en revanche, nous a entièrement réconcilié avec l’auteur. Il nous livre des souvenirs d’enfance inspirés par deux périodes de sa vie : en Bretagne, vers ses dix ans, d’une part, et dans l’arrière-pays niçois, durant la Seconde Guerre mondiale, vers ses trois ans, d’autre part.

« Nous n’avions pas de lait tous les jours. Ce que ma mère trouvait, lait ou fromage, était pour les enfants, non pas pour les adultes. Mais les adultes étaient aguerris. Non pas qu’ils eussent vécu cela autrefois, dans leur enfance, vécu et surmonté la disette. Mais ils avaient des réserves. Quand on mange à sa faim dans sa petite enfance, on n’a plus jamais vraiment faim. La réserve des adultes, c’est mieux que la mémoire. C’est dans leurs cellules, dans leur cerveau. Dans leurs rêves. Ils peuvent en parler. Ils peuvent se souvenir de leurs agapes, en espérer des nouvelles. Ils peuvent dire : « Quand tout cela finira… » Ils imaginent que cela finira bien un jour, comme ça a fini déjà, en 18, ou même avant, en 1870, lorsqu’il y a eu le siège de Paris par l’armée prussienne, et que les braves gens bouffaient  tous les animaux du jardin d’Acclimatation » (p.129).

J’aime assez les souvenirs d’enfance des écrivains (je pense, par exemple, à Terre natale, de Marcel Arland, à Enfance, de Gorki…), du moins lorsque, comme ici, ils sont rapportés avec sincérité et talent, lorsque, sentant la mort approcher, l’auteur éprouve le besoin d’exprimer ce qui sinon serait irrémédiablement perdu : souvenirs du père, de la mère, du frère, des grands-parents, qu’il est temps de faire entrer au panthéon, dans la littérature.

 

André TIHON

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