Chronique littéraire : la rentrée 2020

Vie de Gérard Fulmard, de Jean ECHENOZ :

On peut penser qu’aux Editions de Minuit, il est professé que, pour obtenir un bon livre, il faut trois choses (nous parodions un célèbre acteur français) : le style, le style et le style. L’intrigue, en effet, présente, en général, peu d’intérêt et nous ne croyons pas qu’un lecteur de Jean Echenoz (ou de Jean-Philippe Toussaint) s’attende à autre chose qu’à des trouvailles stylistiques, à un ton fait d’humour (« décalé », « distancié »). Ainsi : « Tout ce que j’ai réussi, c’est à lui faire sauter son chapeau mais je n’en suis même pas sûr, peut-être est-ce lui qui s’en est défait par commodité, ou le chapeau lui-même qui a refusé de se voir mêlé à cette histoire et s’est retiré » (p. 230 et 231). Deux narrateurs se succèdent : Gérard Plumard (certains chapitres reproduisent son monologue intérieur) et l’auteur ( ?) omniscient traditionnel.

Le roman raconte les mésaventures d’un parti politique, de son président, de sa compagne, par ailleurs la secrétaire nationale dudit parti, de la fille de celle-ci, l’enlèvement de la secrétaire nationale etc. Comme dit ci-dessus, l’histoire n’est qu’un prétexte. Certains lecteurs (comme moi) s’amuseront beaucoup, d’autres (je peux les comprendre) s’ennuieront et estimeront que l’auteur se livre à une sorte de masturbation intellectuelle, de solipsisme littéraire. De gustibus…

 

Miroir de nos peines, de Pierre LEMAITRE :

Sur la quatrième de couverture sont évoqués quelques « hommes de bonne volonté ». Nous pensons que ce n’est pas un hasard : la technique romanesque de Pierre Lemaitre est celle de l’œuvre éponyme de Jules Romains, chaque chapitre décrivant les actions de tel ou tel personnages, qui, au début, ne se connaissent pas et qui, à la fin, se retrouvent au même endroit. Au cinéma, Claude Lelouch a adopté cette manière dans Les uns et les autres.

L’histoire se passe en avril, mai et juin 1940, de la « drôle de guerre » à l’effondrement de l’armée française et à l’arrivée au pouvoir de Pétain. Nous suivons deux militaires, une institutrice et le patron d’une gargote, un garde mobile et sa femme, un escroc mythomane…Le livre est assez passionnant et se lit rapidement (nombre de dialogues…). De ce point de vue, peut-être le meilleur de Pierre Lemaitre (Prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut). L’auteur n’est pas un grand styliste mais le livre contient de beaux morceaux : « Après quoi les congénères du ptéranodon (des messerschmitts), impatients de prendre leur part du festin, se succédèrent, deux, trois, quatre, pour semer l’épouvante, chacun animé de la même fureur précise, systématique et meurtrière, faisant hurler ses trompettes de Jéricho, ruinant les volontés, vrillant les corps entiers jusque dans leur moelle, perçant les tympans, fouillant les poitrines, remplissant les ventres, submergeant les cerveaux » (p.400).

Pour ceux qui lisent peu une bonne initiation à la littérature.

 

(« Smiley »), de Frédéric BEIGBEDER :

On a déjà beaucoup parlé de ce livre. Aussi multiplierons-nous les citations, pour mettre le lecteur en appétit.

Comme La Bruyère, comme Chamfort…, comme Houellebecq, Frédéric Beigbeder est un moraliste. Par le truchement d’Octave Parengo, il dénonce le ton de dérision adopté principalement par les humoristes officiant sur les chaînes de radio et de télévision. « Aujourd’hui, la drôlerie est obligatoire. Les présentateurs plaisantent, les hommes politiques badinent, les chauffeurs de taxi galèjent, même les pilotes d’avion et les conducteurs de train tentent des annonces comiques au micro. La grande rigolade est universelle » (p.37). « Depuis Andy Warhol, tout l’art contemporain n’est qu’une blague à prendre au second degré » (p.37). « L’humour est une dictature parce qu’il n’autorise jamais de droit de réponse. C’est son apparente légèreté qui le rend si implacable. Si tu te plains, tu passes pour quelqu’un de chiant, lourd et susceptible » (p.57). « C’est comme si, après l’immunité parlementaire, on avait créé l’immunité humoristique. L’humoriste peut insulter, dégrader, humilier qui il veut du moment que sa méchanceté est suivie par la phrase : « Non mais je déconnais ! » » (p. 58).

Dans un entretien avec Jean-René Van der Plaetsen, il précise que l’on arrive à cette impression bizarre et involontaire que tous les humoristes officiels pensent à peu près la même chose au même moment. « Comment des jeunes gens de gauche, qui se disent ouverts et tolérants, peuvent-ils passer leur temps à enfoncer des personnes déjà à terre » (Yann Moix ou Roman Polanski) ?

L’histoire se passe en une nuit et une matinée et donne l’occasion à l’auteur de livrer un diagnostic intéressant sur les évolutions de la société contemporaine : « La démocratisation des médias a fait croire au peuple que tout le monde pouvait être animateur, publicitaire, journaliste ou humoriste : il suffisait d’avoir un ordinateur, un smartphone ou une webcam » (p.29). « En 1880-1890, le mouvement décadentiste procédait d’un refus du progrès technique. Les décadents se tournaient vers l’occultisme, le spiritisme, le sexe dépravé et les drogues dures (absinthe, éther, opium) par angoisse de l’industrialisation. La situation est identique aujourd’hui : il faut inventer le terme de « néo-décadent » pour désigner quelques névropathes ayant fui la révolution numérique et la digitalisation de l’humanité dans le chemical sex et la décorporation sous kétamine » (p.260).

On pourrait encore citer de nombreux passages. Un livre réconfortant pour les « névropathes » de plus de cinquante ans, qui trouvent accessoirement décrite çà et là la société de leur jeunesse.

 

Tu seras un homme, mon fils, de Pierre ASSOULINE

Il n’est pas donné à tous les écrivains de me faire verser une petite larme au terme de leur livre. Le dernier était Jean-Marie Rouart. J’avais déjà lu Pierre Assouline, certaines de ses biographies (Gaston Gallimard, Simenon, Hergé), certains romans (Lutetia, Sigmaringen) mais aucun livre ne m’a semblé aussi réussi que celui-ci : langue parfaite, classique, moments d’émotion, sur le fond absence de manichéisme…

L’auteur entreprend de nous décrire par le truchement de Louis Lambert (clin d’œil à Balzac ?), le narrateur, professeur de lettres à Janson-de-Sailly (Paris), les rapports entre Kipling et son fils John, de 1914 à 1915, date de la mort de ce dernier sur le front, à Loos. Kipling se sentit responsable de cette mort : alors qu’il aurait légitiment pu se faire réformer en raison de sa myopie, il insista auprès de son père pour être envoyé en France et, grâce à ses relations, Kipling parvint à le faire engager dans les Irish Guards. « Cette culpabilité le taraudait et le rongeait. Ce que c’est que de vivre avec son vautour. Tout être emporte avec lui le noyau indestructible qui le constitue. Le sien demeurerait énigmatique. Ainsi en avait-il décidé » (p.273). Never explain, never complain : telle aurait pu être sa devise. Kipling mourut en 1936, toujours aussi remonté contre l’Allemagne (et paradoxalement antisémite, ce que ne dissimule pas Pierre Assouline).

L’ouvrage est rempli de clins d’œil discrets adressés au public lettré : nombre de titres et d’allusions sont cachés dans le texte. Nous évoquerons les voisins de Louis Lambert, « les Deliège au quatrième étage, le docteur Maigret (Matray ?) au deuxième » (p.75). Des aphorismes : « Misère de celui qui ne vit pas pour la tâche qui le fait vivre ! » (p.63) ; « dans les pays qui en étaient gorgés, la mémoire dure plus longtemps qu’ailleurs. Jusqu’où allions-nous encore supporter le poids de l’Histoire ? » (p.257) ; « il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents » (p.281). Citons encore ce passage, très bien écrit selon nous : « De loin, la guerre, ce n’est que du bruit. De près, c’est le paysage qui vous tire dessus. Un écrivain des tranchées avait dit cela un jour. La guerre, c’est un chaos de corps dans un spectacle de Jugement dernier. Ce qui se déroulait là par la faute des hommes témoignait que l’enfer se trouvait bien sous la voûte des cieux et non au-dessus. Quelque chose d’archaïque avait surgi au creux de cette fureur guerrière dès lors qu’il ne s’agissait plus de l’affrontement de nations modernes mais d’une apparition venue du fond des âges. Il y avait bien des photographies mais elles semblaient irréelles. Comment justifier que l’on ait pu malgré tout s’enivrer du parfum des offensives ? » (p.181).

Autre fil rouge : le narrateur se propose, après avoir fait la connaissance de Kipling, de traduire le poème « If… », qu’il tient pour le grand œuvre de l’illustre écrivain. Il y passera vingt et une années de sa vie, proposera à Kipling, la veille de la mort de celui-ci, son texte et recevra un « Nihil obstat ».

Ayant beaucoup lu Kipling, nous avons la prétention de relativement bien le connaître. Nous n’avons pu qu’être séduit par le livre de Pierre Assouline. Kipling est un écrivain vieux dès sa jeunesse, impérialiste, farouchement conservateur (il refusa d’installer un téléphone chez lui parce qu’il ne supportait pas l’idée de parler à quelqu’un qu’il ne voyait pas…) mais aussi, à côté de Tchékhov, Maupassant et Morand, un des plus grands nouvellistes de la littérature mondiale (au sens de Goethe). Ce livre donne l’occasion de découvrir l’homme qu’il était.

 

André TIHON

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