Les prix littéraires 2019

Civilizations, de Laurent BINET : Grand Prix du roman de l’Académie française

Nous avons rendu compte de ce livre dans notre précédente chronique.

 

Tous les hommes n’habitent pas le même monde de la même façon, de Jean-Paul DUBOIS : Prix Goncourt

Nous n’avons pas aimé ce livre et ne comprenons pas que le jury du Goncourt ait pu le préférer aux ouvrages d’Amélie Nothomb et d’Olivier Rolin, présents dans le carré final (nous n’avions pas lu le quatrième livre de la dernière sélection).

Tout d’abord, le style ou plutôt l’absence de style, outre nombre de fautes de français et d’anglicismes. Ainsi :

  • « expertise » au sens de compétence, savoir-faire (dans la dédicace)
  • « dédié » dans des expressions comme « salle dédiée » (à Zeus ?) (p. 92, 127,142,203)
  • « convoquer quelque chose » (on convoque des personnes) (p.53)
  • « démarrer quelque chose » (on fait démarrer…) (p.126)
  • « débuter la journée » (débuter est un verbe intransitif) (p. 149)
  • Etc.

Mais, dira-t-on, qu’est-ce que le style ? Comme le Temps de saint Augustin, si personne ne me le demande, je sais ; si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. « Les phrases fautives ou vicieuses, écrivait Aragon dans son Traité du style, (…) prendre l’intransitif pour le transitif et réciproquement, conjuguer avec être ce dont avoir est l’auxiliaire, mettre les coudes sur la table, faire à tout bout de champ se réfléchir les verbes, puis casser le miroir, ne pas essuyer ses pieds, voilà mon caractère ». Qu’importeraient donc les incorrections relevées ci-dessus ? Nous pensons qu’Aragon n’aurait jamais écrit « salle dédiée » ou « débuter la journée », nonobstant cette déclaration de tolérance langagière, son texte est une coquetterie de grand styliste. Disons simplement qu’ « il n’a point de style » signifie qu’ « il n’a point une manière d’écrire qui soit à lui et aussi qu’il écrit sans art » (Marmontel). En ce sens, Saint-Simon, Chateaubriand, Proust, Gide, Céline…ont un style, au contraire de Jean-Paul Dubois. Si vous avez un doute, lisez Sylvain Tesson (cfr ci-dessous) et comparez.

Ensuite, si nous avions apprécié certains livres précédents de Jean-Paul Dubois (ainsi Une vie française (Prix Femina 2004) ou La Succession, commenté dans ces colonnes), la vie de Paul Hansen, de son père, de Horton, de Winona (dont le portrait est à peine esquissé) nous ont laissé assez indifférent. Seules les scènes de cellule entre Hansen et Patrick Horton nous ont parfois amusé. C’est peu. L’histoire du cinéma décrite à travers le personnage de la mère de Hansen est caricaturale. De grands sentiments ne font pas un bon livre.

De nouveau, comme l’année dernière, le couronné ne méritait pas, à mon humble avis, de recevoir le prix et d’ainsi se trouver sur le même rayon que, par exemple, A l’ombre des jeunes filles en fleur.

 

La Panthère des neiges, de Sylvain TESSON : Prix Renaudot

Il s’agit du récit de la quête entreprise au Tibet par le narrateur, le photographe Vincent Munier, la fiancée de celui-ci, Marie, et Léo, un doctorant en philosophie, à la recherche de la panthère des neiges, dont on apprend que ne subsistent que cinq mille représentants au monde, en Asie centrale, la panthère et non le léopard (des neiges), personnage au nom féminin symbolisant la mère de Sylvain Tesson et la femme en allée, totem des êtres disparus (p. 140). De l’écologie, en un sens non politique : « les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi » (p. 48) ; « les animaux incarnent la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé » (p. 64) ; « un peuple qui aime les majorettes et les banquets ne peut pas supporter qu’un chef de la nuit (le loup) vaque en liberté » (p. 85) ; « regarder une bête, c’était coller l’œil à un judas magique. Derrière la porte, les arrière-mondes. Nul verbe pour les traduire, nul pinceau pour les peindre. Tout juste pouvait-on capter un scintillement » (p. 165).

J’ai récemment lu le dernier livre de Thomas Piketty, auquel je reproche, en un extrême résumé, une vision essentiellement quantitative de l’aventure humaine. En cela, je me sens proche de Sylvain Tesson& : « Il (Munier) ne valait rien pour les obsédés de la calculette, serviteurs du « règne de la quantité ». J’en avais rencontré quelques-uns de ces calculateurs. Ils baguaient les colibris et éventraient des goélands pour prélever des échantillons de bile. Ils mettaient le réel en équation. Les chiffres s’additionnaient. La poésie ? Absente. La connaissance progressait-elle ? Pas sûr. La science masquait ses limites derrière l’accumulation des données numériques. L’entreprise de mise en nombre du monde prétendait faire avancer le savoir. C’était prétentieux » (p. 40). « En Occident, la pensée régnante de ce début de siècle 21 instituait en vertu le mouvement des hommes, la circulation des marchandises, la fluctuation des capitaux, la fluidité des idées. (…) Jusque-là, les civilisations avaient mûri selon le principe végétal. Il s’était agi de s’enraciner dans les siècles, de pomper les nutriments de territoire, de bâtir des piliers et de favoriser l’expansion de soi sous un soleil invariable en se protégeant de la plante voisine par des épines adéquates » (p. 158 et 159).

La vision de l’homme propre à l’auteur est existentialiste au sens de Sartre : nous renvoyons le lecteur à la page 71 du livre et n’en dirons pas plus pour ne pas alourdir ce compte rendu d’un exposé philosophique.

Indubitablement Sylvain Tesson se révèle un grand styliste. Outre les extraits déjà cités, évoquons ce passage : « je me disais que cette science de l’affût à laquelle m’avait initié Munier était l’antidote à l’épilepsie de mon époque. En 2009, l’humanité pré-cyborg ne consentait plus au réel, ne s’en satisfaisait pas, ne s’y accordait ni ne savait s’y assortir. Ici, à Notre-Dame de l’Attente, je demandais au monde de continuer à pourvoir ce qui était déjà en place » (p. 143).

On l’aura compris, ce livre ne déparera pas la collection des prix Renaudot

 

Par les routes, de Sylvain PRUDHOMME : Prix Femina

Le livre raconte l’histoire de Sacha, un écrivain quittant Paris pour s’installer à V., une petite ville du sud-est de la France, où il va, par hasard, retrouver un ami de jeunesse, « l’auto-stoppeur », la femme de celui-ci, Marie, traductrice de profession (italien) et leur fils, Agustin (une dizaine d’années). Le roman aurait pu s’appeler « L’auto-stoppeur », tant ce personnage (dont on ignore le nom) occupe la place centrale : il ne cesse de s’absenter, de plus en plus longtemps, pour parcourir la France en auto-stop, laissant sa femme et le narrateur face à face ; arrivera ce qui devait arriver…, l’auto-stoppeur préférant sa liberté à sa famille.

L’auto-stoppeur découvre, par ce mode ancien de déplacement, la France profonde, sillonnant d’abord ses autoroutes et ensuite ses routes de campagne, ses chemins creux. « Est-ce que (la France) n’existe pas d’abord sous ce rapport : des forêts et des champs regardés par les vitres de nos voitures ou du TGV ? Un bloc de vert et de brun entrevu par-delà une rambarde d’autoroute » (p.106).

Un critique a écrit (sérieusement) que Sylvain Prudhomme se révèle un styliste en ce que son roman est dépourvu de tout style (ostentatoire). Nous avouons que le ton presque parlé adopté par l’auteur, structuré par une ponctuation réduite au minimum, nous laisse un peu songeur.

Malgré l’adultère, un livre optimiste, où finalement chacun atteint ses rêves…moyennant quelques détours.

 

La tentation, de Luc LANG : Prix Médicis

François, un chirurgien à l’ancienne d’environ cinquante ans, affronte son fils, sa fille, sa femme et leurs valeurs modernes, opposées aux siennes, plus classiques ; il triomphera, peut-on penser.

Roman de chasse ? La traque, par le personnage principal, de l’un ou l’autre cerfs évoque les romans de Maurice Genevoix, de Pierre Moinot… Polar ? La (première) fin en donne le ton. Roman sociologique ? Nous citerons un passage qui y fait penser : « la puissance endogène de l’argent rendu à l’état gazeux. (…) Nous, on chevauche pas des dromadaires, juste des flux financiers à la vitesse du Net. (…) Aujourd’hui, on ne gagne plus d’argent avec son métier, avec son travail. On le gagne avec de l’argent. (…) Sans compter qu’avec la robotique et l’I.A., la chirurgie bientôt …c’est plus tes mains qui vont travailler. Suis désolé, papa, mais ton monde est obsolète » (p. 167 et 168). Roman onirique ? Nous renvoyons le lecteur à la quatrième partie. Roman naturaliste moderne ? Comment qualifier autrement les descriptions minutieuses de toute nature (et un peu ennuyeuses, ralentissant d’autant la progression de l’intrigue) serties dans le récit ?

On peut dire en tout cas que l’auteur « détruit » les règles de la ponctuation classique, au point de rendre le livre parfois difficile à la lecture. Ce parti nous laisse perplexe. On sait que les poètes (Apollinaire, Mallarmé…) ont parfois résigné la ponctuation ; d’autres auteurs (Céline) en ont joué et l’ont incluse dans leur manière, leur style. En prose narrative, dans quel but ôter cette arme de clarté au récit ?

Curieux roman : comme souvent, le jury Médicis a consacré une œuvre surprenante, pour ne pas dire bizarre.

 

Les choses humaines, de Karine TUIL : Prix Interallié

Dans notre chronique précédente, nous nous demandions quel jury aurait le courage de lui décerner un prix. Nous avons la réponse. Nous nous permettons d’ajouter qu’Amélie Nothomb nous a écrit qu’elle aussi appréciait beaucoup ce roman.

 

André Tihon