Et toi M. qui ambitionnait simplement d’être heureux dans la vie…

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Cet été, il m’a été donné de rencontrer une jeune fille qui m’a été présentée comme “voulant faire le droit pour devenir avocate” et qui, sachant que je l’étais moi-même, souhaitait avoir des conseils.

J’ai d’emblée été étonnée, d’une part, qu’elle veuille obtenir des conseils non pas sur les études en tant que telles mais bien sur le Barreau et, d’autre part, qu’elle ait déjà une idée toute tracée de ce qu’elle souhaitait faire après ses études.

Comme sans doute beaucoup d’entre nous, lorsque j’ai commencé le droit, c’était sans affinité particulière avec la matière (comment aurais-je pu le savoir ?), mais plutôt par élimination des domaines scientifique et mathématique.

Ma première déconvenue fut mon prime amour de jeunesse pour le droit constitutionnel et administratif avec lequel j’envisageais, dans la naïveté des flirts post-adolescents, de faire et finir ma vie professionnelle. Quelques désillusions plus tard, j’en suis toujours à remercier Dieu ou tout autre forme d’esprit supérieur de n’avoir jamais mis sur ma route l’opportunité d’embrasser une carrière en droit public, qui s’apparenterait aujourd’hui -à mes yeux- à peu ou prou une vision de l’enfer, à savoir rester enfermée dans son bureau toute la journée à rédiger des mémoires qu’on ne va même pas plaider, sans aucun contact avec la vraie vie, les vrais gens, ni même la lumière du soleil.

Un second désenchantement s’est manifesté en moi, certes plus vaguement et moins intensément, lorsqu’après avoir envisagé le notariat, j’y ai renoncé suivant le constat que la fréquentation quotidienne d’une étude notariale me rendrait, au mieux, allergique à la poussière, et au pire, neurasthénique, penchant suicidaire (sur mon épitaphe : « elle trouva la mort de manière bête et stupide, assommée par l’intégralité du Répertorie Notarial »). Ma carrière de « gratte-papier le mieux rémunéré du monde » s’en trouvait morte née.

Ce que je veux exprimer par-là, c’est que de nouveau le Barreau s’est imposé par défaut voire par dépit plutôt que par vocation. Je suis d’ailleurs de plus en plus convaincue qu’il y a peu de métiers qui inspirent une véritable vocation avant de les pénétrer de l’intérieur, à part sans doute institutrice maternelle ou infirmière en oncologie (sincèrement qui voudrait, en dehors d’une inclination aussi étrange que sincère, travailler avec des enfants ou des malades en fin de vie ?)

La chance a fait que mon ticket d’entrée au Barreau s’est révélé gagnant, j’avais tiré le gros lot : un patron gentil, respectueux, prenant le temps de me former, qui avait confiance en mes compétences. Il n’en fallait pas plus pour que je me mette à aimer mon métier. D’autres, sortis en même temps que moi de l’université et ayant expérimenté d’autres patrons de stage, auront quitté le Barreau, dégoûtés du milieu et de la profession, avant même la fin de leur stage.

M’étant laissée porter par les flots comme un castor sur son radeau de bois, j’étais donc mal placée pour prodiguer quelque conseil un tant soit peu utile à cette brave jeune fille qui fantasmait peut-être sur la carrière d’avocat après avoir trop regardé « How to get away with murder » (équivalent moderne de « Perry Mason » et autres « Ally Mc Beal », chers à nos années 90).

D’emblée je l’ai découragée, arguant des difficultés croissantes de la profession, de la menace de se voir remplacée par l’intelligence artificielle, bref j’ai tenu un discours complètement catastrophiste que j’ai ensuite regretté. Non pas que je ne le pensais pas, mais parce qu’il risquait de tuer dans l’œuf les aspirations de cette jeune fille, assez nobles en soi pour ne pas être piétinées (surtout en comparaison de l’état d’esprit  de la génération Z dont l’objet social dans la vie semble être d’en faire le moins possible).

Je me suis donc tournée vers mes condisciples de la commission sortante du Jeune Barreau, pour voir ce qu’ils auraient répondu à ma place. Un grand sage m’a répondu : « Tu voudrais faire un autre métier ? C’est dur mais tellement gratifiant. »

Il avait raison : c’est dur mais tellement gratifiant. Ou, c’est selon, c’est gratifiant mais tellement dur. Le découragement nous guette au détour de chaque réforme. La baisse d’envie, de courage, de volonté, nous nargue souvent. Equilibre incertain et précaire. Prêt à basculer d’un côté de l’équation ou de l’autre, tel un maniaco-dépressif.  

On aime râler, mais on aime autant notre métier qu’on le dénigre, n’est-ce pas le propre de l’avocat ?

 

Isabelle Thomas