LES MANIFESTATIONS DE LYCEENS (BILLET D’HUMEUR)

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Depuis plusieurs mois, nos villes connaissent des manifestations de lycéens, destinées à attirer l’attention des politiques qui nous gouvernent sur la nécessité de « faire quelque chose pour le climat ». Sans aborder le fond (nous n’avons aucune compétence scientifique permettant de donner un avis sur ce plan), nous voudrions livrer quelques réflexions purement formelles, c’est-à-dire indépendantes de l’essentiel de la dispute.

Nous avons vécu, dans les années quatre-vingts, les rassemblements pacifistes organisés en faveur du désarmement unilatéral de l’Europe occidentale (à ce propos, c’est François Mitterrand qui attira l’attention du monde entier, déclarant à la tribune du Parlement allemand que les pacifistes étaient à l’Ouest tandis que les missiles étaient à l’Est). Raymond Aron a interprété ce mouvement à la lumière de la pensée de Max Weber. Rappelons que, pour Max Weber, l’antinomie fondamentale de l’action était celle de l’éthique de la responsabilité et de l’éthique de la conviction : l’éthique de la responsabilité se définit par le choix de moyens adaptés au but à atteindre, par l’analyse rationnelle, tandis que l’éthique de la conviction se fonde sur la conscience, sans avoir égard aux conséquences de son choix. L’éthique de la conviction ne se prête donc pas au débat, la conscience de chacun étant irréfutable. Selon Raymond Aron, les pacifistes d’Europe occidentale étaient mus par une éthique de conviction et il était donc impossible de discuter avec eux des effets de leurs prises de position.

Il nous paraît que les lycéens qui manifestent dans nos rues agissent par éthique de conviction, comme leurs prédécesseurs pacifistes. Nous n’avons pas pris connaissance de tous leurs slogans mais, sur le vu de ce que nous avons pu lire ou entendre, ils en appellent à leur conscience, qui assure « qu’il faut agir », sans davantage de précision, se rapportant éventuellement, pour le surplus, aux arguments d’experts qu’ils ne sont qu’avec peine capables de reproduire. Certains critiquent le rejet de la « loi-climat », sans comprendre quoi que ce soit à la problématique juridique ayant conduit plusieurs partis flamands à voter contre le projet de révision constitutionnelle sur ce point (nous n’entendons pas justifier ce choix politique, nous constatons un fait).

La défense de la « Planète » évoque, pour nous, le nom de James Lovelock, un des pères de l’écologie contemporaine : il écrivit, dans les années quatre-vingts, l’Hypothèse Gaïa, dans lequel il dénonçait, peut-être le premier, le trou dans la couche d’ozone, le réchauffement climatique… Rappelons que Gaïa est le nom d’une déesse grecque et désigne la Terre, donc la « Planète ».

Lovelock était un scientifique, raisonnant sur le fondement de l’éthique de la responsabilité et estimant fausses pas mal de thèses écologistes. Il serait aujourd’hui qualifié de modéré, tant son souci d’intégrer l’homme dans le Tout, dans Gaïa, caractérise sa pensée (nous avons récemment entendu une militante écologiste nous dire que la « Planète » se porterait mieux si l’homme disparaissait de sa surface…).

Peu à peu, nous semble-t-il, on invoque la « Planète » comme on invoquerait une déesse, la Gaïa du 21ème siècle. Naît ainsi une nouvelle religion, matérialiste et immanente, on adore la « Planète » comme les Incas dans Tintin adoraient le Soleil, on lui rend un culte, on la célèbre, on cherche à donner un sens à sa conduite en se référant à elle ; la conformité de l’action à « ce qui est bon pour la « Planète » » devient presque la nouvelle source du Bien et du Mal.

Cette religion a son clergé et son grand prêtre, plus exactement sa grande prêtresse, qui distille sa pensée au cours de grand-messes médiatisées ; on a même vu la présidente du Fonds monétaire international s’incliner devant elle et lui rendre foi et hommage.

Nous n’avons pas perdu la foi, écrivait Bernard Shaw, nous l’avons transférée de Dieu à la profession médicale ; aujourd’hui, on la transfère à la défense du climat, à Gaïa.

André TIHON