Serotonine

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SEROTONINE, de Michel Houellebecq

Serotonine

Céline est parfois appelé le Grand Imprécateur. De plus en plus, Michel Houellebecq devient le Grand Provocateur. Presqu’à chaque page de son livre, on trouve des provocations en tout genre : il condamne les limitations de vitesse (p.37), défend l’usage de la cigarette et de l’alcool (passim) (je n’avais pas encore acquis ce savoir-faire de guérillero qui me permettrait par la suite de traiter avec indifférence les détecteurs de fumée : le couvercle du dispositif une fois dévissé, deux bons coups de pince coupante pour désactiver le circuit électrique de l’alarme et on n’en parle plus (p.38)), parle de « pédales » et non de « gays » (p.32)).

Plus sérieusement, c’est également un moraliste, c’est-à-dire quelqu’un qui peint les mœurs de ses contemporains, décrit la condition humaine. Nous livrerons quelques exemples :

  • Il est mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu’ils puissent réellement se comprendre, qu’ils puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu’elle se produit, alors qu’un informe babillage amoureux, semi-linguistique, parler à sa femme ou à son homme comme l’on parlerait à son chien, crée les conditions d’un amour inconditionnel et durable (p.96).
  • Les amitiés de jeunesse, celles qu’on noue pendant ses années d’étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l’entrée dans la vie adulte (p.148).
  • pendant presque quinze ans,  j’avais toujours eu raison dans mes notes de synthèse qui défendaient le point de vue des agriculteurs locaux (…), et au bout du compte on m’avait toujours donné tort, les choses avaient  toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité (p.251).
  • des familles recomposées pour ma part je n’en avais jamais vu, des familles décomposées oui, je n’avais même à, peu près vu que ça (p.312).
  • les émissions culinaires s’étaient multipliées dans des proportions considérables – alors que l’érotisme, dans le même temps, disparaissait de la plupart des chaînes (p.323).
  • nous étions en quelque sorte revenus au XVIIIème siècle, où le libertinage était réservé à une aristocratie composite, mélange de la naissance, de la fortune et de la beauté (p.323).
  • Je tentai de m’intéresser aux débats de société mais cette période fut décevante et brève : (…) les éditorialistes et les grands témoins défilaient comme d’inutiles marionnettes européennes, les crétins succédaient aux crétins, se congratulant de la pertinence et de la moralité de leurs vues, j’aurais pu écrire les dialogues (p.333).

On a beaucoup critiqué sa phrase proclamant que Niort est une des villes les plus laides qui lui eût été donné de voir (p. 45) ; il écrit aussi qu’il n’y a certainement aucun secteur de l’activité humaine qui dégage un ennui aussi total que le droit (p.147) (on peut penser qu’il ne connaît du droit que la législation européenne et la réglementation sociale, non le beau code civil cher à Stendhal, d’avant Koen Geens…).

Comme souvent chez lui, le livre manque d’unité (c’est généralement considéré comme un défaut) et le lecteur a l’impression de découvrir plusieurs nouvelles réunies finalement en un roman : ainsi l’histoire de Camille et celle d’Aymeric d’Harcourt présentent peu de rapports entre elles. Il est, par conséquent, difficile de rendre compte de l’ouvrage, sinon en multipliant, comme nous l’avons fait, les reproductions d’extraits choisis.

En résumé, nous pensons que le livre plaira aux admirateurs de Michel Houellebecq et laissera les autres sur leur faim, qui lui reprocheront toujours son manque de style et sa vulgarité.

André TIHON