Post-scriptum : la hantise du monde

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Eric ThererDans une correspondance que Paul Valéry adresse à Mallarmé au tournant du siècle, Valéry imagine une sorte de symphonie idéale, ce qu’il nomme une ‘haute symphonie’, qui unirait le monde qui nous entoure au monde qui nous hante. Il faut voir dans cette tentative d’idéalisation davantage qu’une allégorie, c’est d’abord la rémanence de cette vieille idée universelle de la réconciliation du monde. Une poursuite impossible que les grands esprits littéraires, artistiques ou politiques entrevoient à un moment ou l’autre de leur vie.

Aux tourments et afflictions qui meurtrissent le monde se mêlent d’insensées espérances et de fulgurants progrès. Ainsi l’horreur côtoie-t-elle le merveilleux dans une sorte de jeu de miroirs permanent dont les reflets changent aux gré des époques et des latitudes. Nous voudrions penser que le pire est derrière nous et pourtant il ne cesse de ressurgir dans les recoins d’une histoire folle qui tourne sur elle-même telle une toupie désaxée. Nous pensions que rien dorénavant ne surpasserait la décapitation manuelle de Daniel Pearl, summum de l’ignominie médiatisée de la dernière décennie, youtubisée tel un gag contrefait. Les expéditions punitives de Boko Haram décapitant des villages entiers, exigeant l’échange de lots de femmes capturées contre des têtes de bétails poussent plus loin encore l’inhumanité. A chaque fois, des têtes tombent et roulent dans des caniveaux d’un sang fétide irrémédiablement dissipé sur d’imbéciles autels.

Y a-t-il toujours pire que le pire ? Y a-t-il une part acceptable du pire et une autre, inacceptable, vouée à empirer ? Ou, peut-être, après tout, n’y a-t-il rien de pire que d’imaginer le pire ? Entre la hantise du monde et la joie de vivre, tangue la corde qui surplombe nos abîmes. Nous n’avons d’autre assurance que le frêle balancier de la volonté d’exister. Il est le garde-fou qui nous sauvegarde du pire.

[caption id="attachment_3698" align="alignleft" width="300"]Thomas Chable copyright Thomas Chable copyright[/caption]

L’histoire ignore parfois superbement les lois des hommes. Elle obéit à ses propres règles. Certaines sont récurrentes, d’autres ne répondent à aucun ordre intelligible. L’histoire est une fabrique qui produit des causes et des conséquences. Il serait vain d’attendre d’elle qu'elle se lise au travers d'une grille planétaire commune. Ce que nous percevons comme une réalité n’en est parfois que l’anamorphose aux yeux d’autres.

Que signifient ces valeurs brillantes du ‘Siècle des Lumières’ dont nous aimons à parer notre civilisation pour les descendants des milliers de morts assassinés à Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 par l’État français exerçant la plénitude de sa juridiction sur un peuple colonisé par la force ? A quoi bon pourfendre la terreur que renvoient ceux qui la subissent à l’état qui la leur inflige quand celui-ci demeure impuni ? Les incohérences masquent parfois mal les entreprises de manipulation de la vertu.

Nous avons appris à vivre avec la relativité, sachant que le sens des mots n’est pas toujours le même d’un continent à l’autre. Ce que nous savons moins, c’est la place du ressentiment qui s’empare parfois d’une communauté ou d’une minorité, une place tellement prégnante au point d’en devenir un fardeau à porter. La fureur d’une révolte ou la virulence des propos qu’elle induit renvoient à l’étymologie même du mot ‘ressentiment’, c’est-à-dire le sentiment éprouvé en retour. « Ce sentiment que l’offensé tait, garde en lui, refoule face à l’offenseur, ce sentiment qui ressassé, ruminé, demeure inextinguible. » (1)

Il n’y a pas de hasard ou de fatalité entend-on souvent dire. Pour galvaudée qu’elle puisse paraître, cette maxime, souvent brandie comme un credo, est pourtant superbement ignorée quand l’occasion le commande. Le cours tragique des événements vient de nous le rappeler. Sous la charge émotionnelle du drame, la pensée tend à devenir unique et vit mal ses nuances, sans même parler de ses dissidences. Au travers de la cohorte des discours, c’est comme si on nous commandait de croire que seuls l’aveuglement haineux et le décervelage organisé de jeunes gens transformés en machine à tuer pourraient expliquer l’inexplicable, la mort d’innocents.

Il n’y a, au contraire, aucune fatalité dans la survenance de cette tragédie. L’histoire fabrique des causes et des conséquences. Elles s’enchevêtrent, demeurent liées entre elles des décades, des siècles durant. Parfois, le ressentiment s’estompe, s’efface temporairement pour revenir à l’œuvre d’une manière plus violente. Seul l’ordre d’un droit international effectif et équitable entre nations apparaît alors comme une réponse tangible à ses dérèglements. C’est le progrès d’un monde à venir.

Dans une lettre ouverte à ses enfants et petits-enfants, Raoul Vaneigem met en garde sur l’inconséquence qu’il y a à promouvoir l’angélisme des bonnes intentions sans prémunir contre les monstres de la violence ordinaire qui n’en feront qu’une bouchée (2). Comment ne pas lui donner raison ?

(1) Geneviève Koubi : ‘Entre sentiments et ressentiment, les incertitudes d’un droit des minorités, in ‘Le ressentiment’, Bruylant, 2002

(2) Raoul Vaneigem ‘Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir’, Cherche Midi, 2012

Eric THERER