Recension "La transgression"

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 width=Transgresser. A son seul énoncé, le vocable renvoie instantanément à une foule de représentations mentales qui ressortent et sortent de champs divers de la pensée. Au juriste, il résonne d’abord comme un écho à son corollaire nécessaire et premier qu’est la règle. Car c’est d’elle dont il s’agit avant tout. Sans règle, sans valeur normative, pas de transgression

En prélude, Jean-Jacques Sueur, professeur de droit public à l’Université du Sud Toulon-Var, s’attelle à chercher et à livrer une définition compréhensible de la notion de transgression en ayant soin d’avertir son audience que la transgression ne peut se résoudre à une catégorie juridique, pas plus qu’elle ne se résume à la faute. Inévitablement, la notion renvoie à la psychanalyse, à l’histoire, à l’ethnologie… Une tentative de typologie que s’attelle à détailler Michel van de Kerchove, recteur honoraire des Facultés Saint-Louis de Bruxelles, en sondant les rapports qu’entretient le concept avec son auteur, responsable ou irresponsable, et les effets qui en découlent.

Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture de cet ouvrage passionnant apparaissent quantités d’interrogations tandis que l’on emprunte des chemins de traverse audacieux pour tenter d’y trouver réponse. Les civilistes seront enclins à se pencher sur l’étude que Matthieu Robineau consacre aux transgressions – qu’elles soient tolérées ou intolérables – à travers le droit civil. Les publicistes trouveront un intérêt certain à la lecture que Guy Haarscher consacre au blasphémateur en posant cette question angulaire : « Quelle norme transgresse le blasphémateur ? », controverse brûlante d’actualité sous bien des latitudes. Plus loin, il est aussi question de la transgression de la séparation des pouvoirs, un thème que le professeur Xavier Bioy de l’Université de Toulouse ébauche avec brio alors que Michaël Revert, rapporteur à la Cour administrative d’appel de Marseille, l’appréhende dans le prisme du droit administratif français et Michel Reydellet dans celui des agents publics à l’égard du loyalisme présidentiel.

D’autres contributions s’attellent à mesurer la transgression aux faits et gestes de l’artiste. Pour sa part, François Ost propose le cas de Sade comme celui d’une transgression paradoxale. Mais, c’est au texte de David Marrani intitulé « La transgression comme acte fondateur de la société humaine » que l’on se référera pour sa forte valeur philosophique ajoutée. Convoquant Lacan, Freud, Rousseau et d’autres, il démontre par le truchement d’une langue parfois ardue, tant ses référents foisonnent, que le rituel judiciaire opère comme une mémoire nous rappelant l’ambivalence fondamentale de l’événement juridique.

L’ouvrage ne fait pas pour autant l’impasse sur les implications pratiques que le concept de transgression implique. Ainsi, la contribution consacrée à l’information transgressive sur internet signée Alexandre Tourette examinant les tenants et les aboutissants de WikiLeaks et les fondements journalistiques et juridiques qu’ils engendrent.

Au total, ce ne sont pas moins d’une petite trentaine de contributions qui composent cet ouvrage à haute densité. Il se lira de préférence par morceaux et non d’une traite. Il s’appréciera davantage à la faveur de la soirée qu’entre deux audiences sur les bancs d’un tribunal. A nouveau, Bruylant nous offre un support tangible permettant de penser le droit et pas seulement de le pratiquer.

‘La transgression’

Sous la direction de Jean-Jacques Sueur et Pascal Richard

Editions Bruylant, 548 p., 80 €

 

Eric Therer