Lawyer, barrister, retired judge, past chairman of the commercial Tribunal of Nivelles, members of the High Council for Judicature, Foulek Ringelheim is also known as authors of numeroulsly articles on Justice. It is the writer that we aim to spotlight as he published differents books. The first in 1999, Edmond Picard, jurisconsulte de race (Larcier Ed.) dedicated to antisemitism. « Le juge Goth » and « La seconde vie d’Abram Potz » more recently. Deborah Gol met him for this interview.

Juriste, avocat et magistrat honoraire, ancien président du tribunal de commerce de Nivelles, membre du conseil supérieur de la Justice, Foulek Ringelheim est l’auteur de nombreux articles sur la justice. Les confrères liégeois se souviendront notamment de la contribution qu’il a livré lors du colloque « Deux siècles de libertés » organisé à l’occasion du bicentenaire du barreau de Liège, sur le sujet des avocats et magistrats sous l’occupation. C’est une autre facette de la carrière de Foulek Ringelheim que nous avons voulu mettre en lumière cette fois, celle d’écrivain. Il publie en 1999 un essai consacré à l’antisémitisme d’Edmond Picard (« Edmond Picard, jurisconsulte de race », éd. Larcier) puis un premier roman en 2001 dans lequel il dépeint, sous les traits d’un juge excentrique, une fable illustrant la dérive judiciaire, la langue de bois et le retour du moralisme (« Le juge Goth », éd. Luc Pire). En 2003, il publie chez le même éditeur un second roman, « La seconde vie d’Abram Potz », couronné du prix des Lycéens en 2006 et adapté pour le théâtre. Déborah Gol l’a rencontré pour nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D.G.: Passer de juriste à écrivain, ça a été une métamorphose? Ou plutôt une libération de l’écrivain qui sommeillait en vous depuis longtemps?

F.R.: Je crois qu’on tombe en littérature comme on tombe enceinte. La fécondation se fait par la lecture. L’écrivain et le lecteur forment un couple nécessaire ; l’acte littéraire a besoin du lecteur pour exister. Du reste, les écrivains sont souvent des lecteurs précoces. Voyez Sartre, par exemple, qui explique fort bien cela dans Les Mots. Depuis ma découverte enchantée de la comtesse de Ségur, j’ai vécu parmi les livres, je n’ai plus cessé de lire. Mais passer de la lecture à l’écriture n’a été pour moi ni simple ni naturel. J’en avais bien sûr très envie, mais je ne m’en sentais pas capable. On n’écrit pas un roman comme on écrit des conclusions ou un jugement, même s’il s’agit dans les deux cas, d’une certaine manière, de raconter une histoire. Le secret de l’écriture littéraire, outre l’imagination, c’est le style. Mes premières tentatives ne me paraissaient pas du tout probantes. Il me paraissait téméraire et outrecuidant de prétendre au talent d’un écrivain, de passer du statut d’écrivant à celui d’écrivain, pour reprendre la distinction de Roland Barthes. C’est pourquoi mon passage à l’acte s’est fait tardivement. Je suis passé de textes de réflexion sur la justice à des textes littéraires par à-coups,  par glissements successifs.

D.G.: L’écriture judiciaire est-elle très éloignée de l’écriture littéraire ? Avez-vous dû lutter, parfois, contre une « déformation professionnelle », des réflexes de juriste dans votre façon d’écrire ?

F.R.: Les métiers d’avocat et de magistrat sont certes des métiers d’écriture. On écrit beaucoup : des conclusions pour les uns, des jugements pour les autres. Il ne s’agit pas de textes littéraires, encore qu’il ne faille pas tout à fait l’exclure. Il est vrai que la déformation professionnelle nous guette, mais il y a des avocats et des magistrats qui ont le souci du bien écrire, qui veillent à éviter les lourdeurs du formalisme juridique, l’emphase, les obscurités de la langue judiciaire, le jargon. Il y a de beaux jugements méconnus qui sont comme des hommages à la littérature. Ce n’est pas un hasard si Stendhal avait un faible pour le code civil, modèle de concision et de clarté qui devrait inspirer la rédaction des conclusions et des jugements. On risque vite de tomber dans une déformation professionnelle et il faut combattre cette tendance. D’ailleurs, je pense à l’ouvrage de référence, « Le style des jugements »  que Pierre Mimin, magistrat français, a écrit naguère.  Un superbe livre que j’ai souvent consulté et que les gens de justice auraient grand intérêt à lire. Il montre que le style judiciaire n’est pas nécessairement irréductible ou incompatible avec le style judiciaire. Ce n’est pas un hasard non plus si l’on compte nombre de juristes qui se sont révélés de bons romanciers.

D.G.: Avant de publier des romans, vous écriviez déjà des analyses critiques sur la justice…

F.R.: J’ai toujours eu plus de goût pour la réflexion sur le droit que pour le droit positif considéré comme une technique, un instrument de travail. J’étais plus intéressé par l’analyse de l’institution judiciaire et de son évolution, par la réflexion sur la fonction du juge dans la société, par les problèmes pénitentiaires. J’ai commencé par écrire des articles sur ces sujets, sur le fonctionnement du pouvoir judiciaire et sur l’idée de justice. J’ai fait cela quand j’étais au barreau et j’ai poursuivi après que je sois devenu magistrat. J’ai participé, dans les années 70, avec un collectif d’avocats, à la création d’une revue critique du droit et de la justice qui s’appelait Pro justitia où nous avons publié, entre autres, une interview de Sartre sur le concept problématique de justice populaire et une interview de Michel Foucault sur l’enfermement, la surveillance et la punition. Puis, dans les années 90, j’ai animé, avec les magistrats du syndicat de la magistrature, la revue Juger. Nous étions très critiques à l’égard de l’institution judiciaire, de sa structure napoléonienne, de son conservatisme, de ses archaïsmes, nous remettions en question les pesanteurs hiérarchiques, les restrictions excessives à la liberté d’expression des magistrats. C’étaient des activités extrêmement intéressantes mais qui me tenaient éloigné des projets littéraires auxquels je rêvais de plus en plus. Je me suis mis à publier des nouvelles dans le Journal des procès dont Philippe Toussaint était le rédacteur en chef.

D.G.: C’est également la justice que vous dépeignez dans votre premier roman mais cette fois, à travers le prisme littéraire…

F.R.: En effet, ce roman, Le juge Goth, raconte les vicissitudes d’un juge saisi par le ver rongeur du doute. Il se sent de plus en plus étranger aux devoirs de sa charge ; les règles de la profession lui apparaissent de plus en plus artificielles. Il ne se sent plus à sa place au sein de la confrérie judiciaire. Il se demande ce qu’il fait là. Il cesse peu à peu de croire à la possibilité même de rendre la justice, ce qui, pour un juge, est fâcheux. Ce n’est en aucun cas un roman à thèse. On sait que les romans à thèse sont généralement de mauvais romans. Mais on sait aussi bien que la fiction permet d’aller beaucoup plus loin, plus profondément dans la remise en question de l’ordre établi, qu’un essai ou une théorie. C’est ce que j’ai tenté de faire en mettant en scène ce juge théâtral et désespéré qui se rit de lui-même.

 

            Le juge Goth, une fable judiciaire …

« Qui est le juge Goth ? Le maître de cérémonie d’une justice transcendante ? Un ascète qui s’impose le silence et l’immobilité d’une statue de pierre ? Un solitaire qui attend la mort et, avant elle, l’excommunication ? Un  timide qui soudain actionne le levier de la machine à mots et se met à délirer en pleine audience ? Un magistrat excentrique qui dévoile la comédie judiciaire et l’hypocrisie sociale ? Le juge Goth est sans doute tout cela. Il est aussi Buster Keaton avec un maillet, l’arpenteur K avec un sablier, Charlot avec un thermomètre dans le fond de sa culotte. Un clown tragique, irrésistiblement drôle, terriblement banal, effroyablement lucide » (Jacques SOJCHER).

D.G.: «Ces mots que je prononce devant vous sont les premiers et les derniers d’une carrière que je veux parfaitement plane, parfaitement, parfaitement lisse, régulière, équilatérale, sans bavure. Et muette. Quand j’aurai terminé ce préambule, j’entrerai dans la voix du silence. Je laisserai le silence pénétrer en moi comme l’eau de pluie dans la terre. On ne verra plus alors miroiter que l’infini chatoiement du droit… ». C’est par cette profession de foi que le juge Goth ouvre son audience inaugurale. S’agit-il de l’expression métaphorique du malaise d’une justice qui se veut désincarnée, une caricature du magistrat étriqué dans son devoir de réserve, dénué de toute fonction sociale, que vous avez voulu dénoncer ?

F.R.: Ernst Kantorowicz, dans son livre fameux, Les deux corps du roi, explique pourquoi le roi est une sorte d’agent double : il y a le personnage officiel du roi de droit divin, trônant en majesté dans sa toute puissance, lumineux, inaccessible, doté de toutes les vertus, et il y a, dissimulé à l’intérieur de ce personnage, la personne du roi, l’individu avec ses faiblesses et se turpitudes. On a beaucoup parlé de ce dédoublement à propos du président de la république française. Dans un autre registre, Diderot, dans son Paradoxe sur le comédien propose une analyse un peu similaire du comédien : celui-ci doit feindre d’éprouver les sentiments du personnage qu’il joue mais il doit s’interdire de les éprouver vraiment sous peine de jouer mal. Il en va de même pour le juge. Il y a l’image mythique du juge, incarnation de la loi, impartial, infaillible, intransigeant, tenant dans ses mains les destinées des justiciables, ne devant de comptes qu’à la loi, et à sa conscience. De sa bouche sort la vérité. Au début du XVIIIe siècle, le chancelier d’Aguesseau disait, s’adressant à une assemblée de magistrats : « Messieurs, vous êtes des dieux ».  Curieuse coïncidence : mon juge s’appelle Goth… Sous la robe, se tient l’homme ou la femme investi de la fonction de juger, avec ses qualités, ses travers, ses petitesses, ses désirs érotiques, ses excès, ses préjugés, ses choix idéologiques. C’est le paradoxe du juge. C’est ça le juge Goth.

D.G.: Jusqu’à ce qu’il soit assailli par le doute…

F.R.: Oui. Il y a le doute cartésien : une méthode. Il y a le doute judiciaire : il bénéficie à l’accusé. C’est une question de preuves. Le juge constatant qu’il subsiste un doute sur la culpabilité d’un prévenu, prononce son acquittement. Mais le doute ne l’atteint pas, il ne doute pas qu’il existe un doute, il ne doute pas de lui-même. Goth est un juge qui doute de tout, autant de lui-même que de la justice qu’il est chargé de rendre.

D.G.: Finalement, il se révolte contre l’impuissance du système judiciaire, qui ne peut rien contre l’injustice sociale. Il « jette l’éponge » en déclarant qu’il ne pourra rien changer. Le juge Goth est-il cynique ou réaliste ?

F.R.: Le juge Goth est au fond un anti-juge, comme on dit qu’il y a des antihéros. Il n’est plus dans son rôle de juge, il s’affranchit des contraintes de sa fonction, il a cessé de se prendre au sérieux, il tourne en dérision l’image traditionnelle du magistrat à laquelle les juges s’efforcent de se conformer. C’est un juge non conforme, une parodie de juge. Il laisse sa vie privée envahir l’exercice de ses fonctions. On peut y voir une déconstruction, voire une démolition du juge classique dont, par son comportement erratique, il fait éclater le paradoxe. A l’audience, il écrit son journal, il porte dans son fondement un thermomètre pour mesurer en permanence sa température et conserver son sang froid, il suspend son audience parce qu’il ne peut plus retenir son fou rire, il fume de l’opium en rédigeant un jugement, etc. Siégeant au pénal, il ressent un profond mal-être, il ne croit pas à l’efficacité de la justice pénale qui ne fait qu’entériner l’injustice sociale. Il jouit en principe d’un grand pouvoir et il se sent impuissant. Il est moins cynique qu’idéaliste. Le droit est par essence conservateur alors qu’il se sent une âme de réformateur. Il vit cette contradiction comme une imposture.

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3 Réponses A “Du juriste à l’écrivain, interview de Foulek Ringelheim” Subscribe

  1. Thomas Françoise 14 juin 2013 at 13 h 46 min #

    Un article qui me donne envie de lire « Le juge Goth »… peut être dès lors un achat demain à la Fnac…

  2. Thomas Françoise 27 juin 2013 at 15 h 20 min #

    Livre reçu après commande… il ne reste plus qu’à le lire :-)

  3. Deborah Gol 14 octobre 2013 at 12 h 08 min #

    Je serais curieuse de savoir ce que vous en avez pensé … à l’occasion

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